Le fracassement d’une vitre

Nous sommes le 8 novembre 2011. Le maire annonce à coups de pompes dans les médias que sa ville est différente des autres villes d’Amérique et qu’il n’impose pas aux campeurs de quitter le square qu’ils occupent. Il proclame être un exemple de tolérance en Amérique du Nord. Je m’habille chaudement. J’ai décidé d’aller travailler bénévolement jusqu’à la nuit dans ce campement qui fait couler plus d’encre médiatique que tous les malheurs du monde.

À mon arrivée, environ deux cent tentes fermées foisonnent dans le parc. Un drapeau tricolore figurant un vieil homme d’il y a quelques siècles armé d’une carabine, vêtu d’une tuque mollasse et d’une ceinture de carnaval, une pipe surréaliste à la bouche, flotte dans les mains de la statue de la reine Victoria comme un symbole suprême énigmatique qui domine le site d’occupation tout entier. Je lis les affiches pendues ça et là. Des mots en allemand, des slogans en espagnol, des représentations christiques d’Ernesto Guevara, des charges contre Israël — Israël comme le nom d’une seule personne, comme Belzébuth —, des fanions oranges d’un parti politique qui capitalise sur le mouvement tout comme un groupe communiste iranien qui a apposé son affiche en poing étoilé sur le piédestal de la statue. « Free Palestine », « Pas de pauvres dans la société », « Hasta la Victoria [le nom de la reine] siempre », « Viva México », « La propriété c’est du vol », « Liberté, égalité, biodiversité », « The solution for every problem is love », « Paix et pouvoir ». Je me dirige directement vers la tente médicale, celle marquée de grandes croix en ruban adhésif gris. Je frappe à la tente, j’appelle ; elle est vide. Une jeune femme passe, elle a tout au plus dix-huit ans.

—   Pardon, où sont les responsables des premiers soins ?

—   Chez eux, à la maison.

Elle ne sait pas s’ils vont revenir. Elle les appelle les médecins.

—   Est-ce que ce sont de vrais médecins ?

—   Oui, ce sont de vrais médecins secouristes, dit-elle.

Son corps affirme incongrûment qu’elle n’en a pas la moindre idée. Elle me suggère d’aller voir son père pour plus de renseignements puisque ces médecins vivent avec son père.

Je déambule dans ce qui était autrefois un parc public devenu un village fermé de tentes et d’abris de fortune où se réchauffent quelques personnes en marge d’une société qui fonctionne routinièrement tout autour, un parc où les promeneurs ne pénètrent désormais qu’à tâtons, comme s’ils craignaient d’entrer sans permission sur un terrain privé ou de commettre quelqu’impair dans la maison d’une famille de culture étrangère. Quatre rues plus au nord, sur la rue Sainte-Catherine par où je suis arrivé en me frayant un passage sur les trottoirs, les masses incessantes entrent et sortent en ressac des boutiques et des restaurants, des cinémas et des bars de danse nue, souriants ou amoureux, main dans la main, sacs d’achats dans l’autre. Il fait beau et le soleil est radieux. Jamais dans l’histoire de l’humanité il n’a fait aussi beau. Les occupants du parc semblent heureux, les passants de la rue Sainte-Catherine semblent heureux. La planète entière semble vivre dans une euphorie jamais égalée.

Un homme travaille passionnellement à laver la vaisselle du camp dans de gros bacs d’eau savonneuse. Je le remercie et lui témoigne mon admiration. L’eau de vaisselle a une couleur brunâtre, ses mains nues plongent au fond du récipient vaseux sans qu’il ne manifeste la moindre récrimination, les manches de sa chemise blanche sont recroquevillées jusqu’aux coudes. À la cafétéria, une femme au capuchon noir sert des bols de soupe dans des contenants disparates tandis qu’un grand homme barbu donne la guillotine aux oignons. Ils ont beaucoup de travail, ils semblent les plus occupés au camp, comme des fourmis au service des fourmis et des cigales. L’homme crie à qui veut venir râper du chou. Je poursuis mon chemin sans attendre d’être le témoin de celui qui se portera volontaire. Je n’ose pas le bol de soupe craignant d’engendrer une pénurie pour les nécessiteux. Je peux me permettre le jeûne d’un repas. Sinon des fast food peu dispendieux stagnent non loin de là : un chawarma de la populaire chaîne de restaurant Amir ferait par exemple mon bonheur en cas d’urgence phagique. Plus loin, un homme balaie le parc en chassant les feuilles d’automne chues des arbres. D’autres scient des planches de bois et construisent une charpente.

Un kiosque au centre du square offre le café arabica Maxwell House et un varia de thé, un autre fournit des vêtements usagés. Je croise une petite bibliothèque : deux étagères avec une centaine de livres. Je passe derrière le comptoir et m’assois dans une chaise de toile bleue pour lire un livre intitulé Abolissons l’Hiver. Un passant efféminé greyé d’une petite moustache et d’étroites lunettes vient visiter la bibliothèque. Il est bibliothécaire au nord de Montréal. Il me prend en photo à côté de la bibliothèque et inspecte scrupuleusement les livres. Quelques touristes passent et me photographient à leur tour, certains tentent de se dissimuler ou de dissimuler leur caméra pendant qu’ils font des images. J’imagine l’adrénaline sécrétée en eux par leur plan de clandestinité. J’ai l’impression d’être un animal en cage, une sorte de spectacle pour les curieux qui me mettront sur leur page Facebook — « voici à quoi ressemblent les Occupy Montreal ». Devant ces photographes anonymes, je prends délibérément la pose, faignant de lire mon livre Abolissons l’Hiver dont la page couverture est mise en évidence pour leurs lentilles autofocus Canon ou Sony. Je donne en pâture à ces voyeurs ce qu’ils veulent voir. Il est difficile d’être soi-même devant l’objectif. On bombe toujours un peu le torse et on redresse les épaules comme un militaire pendant une inspection.

Je décide de travailler volontairement à la bibliothèque. Sans demander une permission dans cette coopérative volontaire, je me mets spontanément à l’œuvre comme dans un Kibboutz cisjordanien investi de soixante-huitards hippies. J’offre mon aide à une femme appelée Mélanie. Elle me serre la main et me demande mon nom. Elle ne s’informe pas davantage à mon sujet. Nous rangeons les livres, je solidifie les étagères avec une corde, je réponds aux clients. Je demande au kiosque voisin de redistribution de vêtements s’ils ont un exacto à me prêter pour couper ma corde. Un jeune homme appelé Aziz me tend un exacto bleu et me met trois fois en garde comme un père de ne pas me couper et surtout, de lui rapporter l’exacto. Je le remercie de son conseil et j’excise le surplus de corde, lui remets l’exacto et le gratifie à nouveau. Le kiosque « d’Information » jouxte la bibliothèque. C’est le lieu où sont affichés les horaires quotidiens des assemblées et les informations de propagande. Un homme à la queue de cheval s’y tient assis sur une chaise grise aux pattes chromées. Je lui pose quelques questions sur le fonctionnement de l’accueil et de la bibliothèque. Il attend qu’on lui apporte l’électricité. Il répond brièvement et courtoisement à mes questions sans s’intéresser à moi. Il ne souhaite à l’évidence pas converser malgré que je sois nouveau sur les lieux et assis à un mètre de lui. J’interroge alors la souriante Mélanie. Elle est bibliothécaire à la ville de Montréal. Elle songe à lancer une bibliothèque populaire permanente dans le métro de Montréal. Le parc occupé lui permet d’organiser un projet-pilote. Elle apporte des livres de politique populaire, d’économie populaire, de sociologie populaire, ceux susceptibles d’intéresser les occupants. Elle a apporté par erreur deux romans de type Harlequin. Elle les dissimule derrière les rayons, derrière tous les autres livres.

—   Pourquoi dissimuler ces livres ?

—   Ce serait moins crédible s’ils étaient placés avec les autres.

En fin d’après-midi, elle photographie la bibliothèque et quitte les lieux, satisfaite. La bibliothèque a des allures professionnelles et donne de la crédibilité au site. L’homme aux cheveux équins quitte à son tour et me prie de le remplacer jusqu’à la relève par un autre. J’accepte et m’assois sur la chaise grise chromée, celle de l’informateur principal du camp d’occupation.

Un groupe scolaire d’adolescents d’environ treize ans passe dans l’allée. La professeure s’arrête au kiosque d’information et s’adresse à moi. Elle se présente, fendue d’un sourire qui dissimule mal une anxiété et m’assure de son alliance en me serrant la main, cherchant en moi une complicité comme on fait avec une personne d’autorité ou un employeur. Je lui miroite un sourire.

—   Bonjour !

—   Bonjour, mes élèves viendront te questionner plus tard, OK ?

Elle s’appelle Mathilde.

—   Pas de problème, je les attends.

Une affiche bilingue indique derrière le kiosque : « L’info représente le mouvement. On ne veut pas réprésenter (sic) l’alcool, la drogue et les smokes. SVP considérez ça avant de consommer ici. Merci. »

Un homme pénètre au kiosque d’information, tête baissée mais avec l’assurance d’un habitué. Il porte une tuque grise et un foulard palestinien. Son visage n’est pas rasé, ses poils semblent combattre son acné. Il s’assoit à côté de moi, dans la chaise de toile bleue, sans me regarder ni m’adresser la parole. Je me présente à lui et lui serre la main comme Mathilde l’a fait avec moi. Il s’appelle Justin.

—   Est-ce que je suis assis à ta place ?

—   Il n’y a pas de places attribuées, me répond-il sans me regarder, avec une attitude non-verbale qui trahit sa contrariété.

Je me lève et me dirige vers le kiosque à café en lui laissant l’opportunité de prendre la place que j’occupe. Il ne m’adressera plus la parole.

Je décide d’être volontaire pour les premiers secours jusqu’à la tombée de la nuit, considérant l’absence des secouristes. Je colle sur mon manteau une croix avec un large ruban adhésif vert que je trouve au kiosque d’information. L’homme derrière le kiosque à café aperçoit ma croix.

—   C’est quoi cette croix, tu es devenu la Croix rouge-verte ?

—   Je m’occupe des premiers secours pour la soirée.

Il éclate d’un rire ridiculisant. C’est le père de la jeune fille que j’avais croisée à mon arrivée.

—   Est-ce que les médecins reviendront ?

—   Non, dit-il, me beurrant toujours de son sourire humiliant.

—   Mais je peux vraiment m’occuper des premiers secours.

—   Donne-moi une cigarette, répond-il.

Je ne fume pas. Je m’assois à côté de la bibliothèque, sur une chaise basse rouge où est inscrit « Hugs don’t hurt » sur un Post-It rose collé au dossier de la chaise. Au kiosque voisin, celui de la redistribution de vêtements, une jeune occupante néo-hippie aux cheveux blonds se plaint de maux d’estomac et se plie en deux. Derrière le kiosque d’information s’élève une armoire blanche portant l’inscription « Pharmacie ». J’ouvre l’armoire : elle contient de l’acétaminophène, quelques pansements, des tampons et des serviettes hygiéniques, de l’alcool à friction et une bouteille d’antiacide liquide. La bouteille est presque vide et est expirée depuis sept mois. Je l’ouvre, l’odeur et la couleur sont caractéristiques de cet antiacide. Je retourne vers la jeune occupante et lui offre cette bouteille en la mettant toutefois en garde de sa provenance inconnue et de sa péremption. Une grande femme étrange d’environ cinquante-cinq ans lui fait à présent un frottement intensif de pied, un massage et une sorte d’imposition des mains. La femme porte entre ses seins volumineux un gros canard en peluche jaune et noir. La jeune fille ne touchera pas à l’antiacide. Je lui demande ultérieurement si elle se porte mieux. « Oui », et elle retombe comme une oie dans cet état flottant où elle m’ignore comme si je n’avais jamais existé.

Un itinérant anglophone à la courte barbe rousse me saisit doucement l’avant-bras.

—   Comment vas-tu, comment vont les choses pour toi sur le site ? dit-il.

—   Merci, tout va bien. Et toi, as-tu un abri pour ce soir ?

Je lui offre de prendre une tente de son choix parmi celles nombreuses qui sont montées sur le site et qui sont manifestement abandonnées. Je lui propose de s’alimenter à la cafétéria populaire où je l’accompagne. Je l’informe qu’il peut choisir des vêtements au kiosque de distribution.

—   Merci, mais j’habite dans une ressource bien au chaud et avec un lit qui est plus confortable que ces tentes-là. Je n’ai pas besoin de vêtements parce que je les prends dans d’autres centres de distribution.

Aziz passe le balai en chassant les feuilles mortes. Dans l’espace entre son kiosque et un gros arbre, une racine dépasse du sol. Aziz frappe la racine à coups de pieds et tente de l’arracher pour libérer l’espace. Je lui fais remarquer sans moralisme qu’il pourrait tuer ou endommager l’arbre. Un sentiment presque religieux me fait considérer cet arbre public, ce poumon de couleur dans la cage thoracique du béton gris des édifices financiers. Il réplique que ces racines ne sont pas importantes parce qu’elles sont sorties de la terre. Il continue à tenter de l’arracher violemment. Il n’y parviendra pas, l’arbre est plus vieux, plus ancré et plus solide que lui. Comme les autres, Aziz ne m’adresse pas la parole et ne s’intéresse pas à moi. Il reste avec son groupe d’amis. Vers l’heure du souper, Aziz mange une grande assiette de pâté chinois végétarien provenant de la cafétéria. J’ai faim.

—   Sais-tu s’il y en a assez pour que je puisse me servir ? Je ne veux pas prendre la portion de ceux qui pourraient en avoir plus besoin que moi.

La cafétéria est fermée, il est trop tard.

—   Tiens, je m’étais servi une double portion. Prends la moitié de mon assiette, me dit Aziz.

Il s’en va immédiatement rejoindre ses amis, me laissant manger seul, debout devant le kiosque de redistribution de vêtements. J’efface rapidement le contenu de l’assiette et fais route avec elle vers les bacs d’eau de vaisselle. Un préposé me donne la consigne de déposer mon assiette sur la table en attendant l’eau qui doit être changée. Quelqu’un se chargera de la laver plus tard. J’ai une pensée de gratitude pour ce futur inconnu.

Je rencontre une femme de vingt-cinq ans à la longue tignasse noire et raide, sa peau est peinte de maquillage, des boucles d’oreille en gouttes dorées pendent à ses lobes. Elle est enrobée de jolies bottes noires et d’un long manteau en cuir. Parfois je l’entends questionner les campeurs. Elle gambade sur le site et photographie sans timidité. Je l’aperçois qui capte l’image d’itinérants devant une haute affiche illuminée de la Chambre de commerce international de la ville. Le contraste économique est maximal et indubitable. La luminosité ambiante est mauvaise, le soleil décline et elle n’a pas de flash en sa possession. On distingue mal les itinérants sur sa photo.

—   Excuse-moi, je suis curieux, tu es journaliste ?

—   Non, je suis étudiante en journalisme et je fais du repérage pour un projet journalistique. Et toi, depuis combien de temps campes-tu sur le site ? répond-elle.

—   Je suis arrivé ce matin. Je suis venu participer jusqu’à la nuit, je m’occupe de la bibliothèque et des premiers soins.

—   Ah, bon… Eh bien bonne journée.

Elle continue son chemin, s’éloigne et prend encore une ou deux photos.

Je vais au kiosque de café remplir ma tasse de café arabica. Cette ingurgitation de chaleur me fait un peu de bien. Il commence à faire froid. Un jeune homme sérieux et déterminé que je n’avais pas encore rencontré aperçoit ma croix verte.

—   Salut, tu es secouriste ?

—   Oui.

—   J’ai apporté des médicaments. Je les ai placés dans la pharmacie. Ma copine là-bas est infirmière, au cas où tu aurais besoin d’elle.

Je le remercie. J’inspecte à nouveau la pharmacie, quelques médicaments supplémentaires de base s’y trouvent.

Une journaliste interview un jeune homme près de la statue de la reine Victoria. Il porte une queue de cheval et un foulard palestinien, probablement l’un de ceux qui sont fabriqués en Chine comme le faisait savoir un article dans la Presse quelques jours auparavant. Elle est assise sur le coin du muret, lui est debout devant elle pendant qu’elle prend des notes dans son grand carnet. Je me place tout à côté d’eux dans cet espace public et j’écoute leur conversation. Ils me regardent, paraissant inconfortables que j’écoute d’aussi près. L’homme parle de lui. Il s’exprime bien, avec un léger accent qui s’approche d’un accent de la France mais sans masquer complètement son parler québécois. Dans une rhétorique habile alliée à sa gestuelle, il se décrit à peu près comme étudiant, scénariste, metteur en scène, écrivain, acteur, poète, musicien, militant, engagé. Il parle de lui comme on écrit un curriculum vitæ détaillé, comme on se vend, comme cette prostituée de Berlin me décrivait ses services il y a quelques mois en insistant pour que je l’achète au coin d’une rue, plus haute que moi dans ses bottes luisantes à talon aiguille. Il expose son projet de société qu’il projette à quatre-vingt-dix-neuf pourcent de la population, son indignation, ses revendications, ses idées qu’il veut voir remplacer la réalité actuelle qui lui échappe, sur laquelle il n’a aucun contrôle. Dans ses plans, il aurait un rôle, il pourrait toucher à un bouton de contrôle du monde. Il parle de son ennemi politique comme d’une personne vivante ou d’un démon à qui il s’attaque avec la plus grande venimosité. Et il en parle bien, il sait que je l’écoute, il s’y plaît graduellement, il devient à l’aise. Il me regarde comme on regarde une foule, redressant la tête. Il parle davantage, il parle comme je prenais la pose devant la caméra des touristes. Il prend la pose dans son discours. Il parle comme sur une tribune, il parle comme un Lénine accusateur ou comme un Pinochet, parfois le doigt pointé vers une direction opposée à son regard, parfois le charme au sourire, debout plus haut que tous les autres, plus haut que le « peuple » qui le lira assis dans le journal ou le regardera assis devant la télé ou l’ordinateur. Il parle de lui. Lui, au nom du « peuple ». Il représente le « peuple ». Il est le « peuple ». Le monde a besoin de lui. Il sait ce qui est juste pour la société, pour le peuple. Elle prend des notes.

Je m’éloigne. Plus tard, je recroise cette journaliste. Je lui dis bonjour en la dépassant. Elle me retient et m’interroge sur-le-champ d’une rafale de questions.

—   Que pensez-vous des chances de votre mouvement de réussir, croyez-vous que camper sur le site fasse changer les choses, êtes-vous ici depuis le début, habitez-vous Montréal ?

—   Qui êtes-vous ?

—   Je suis journaliste-recherchiste pour une émission qui fera une série de reportages. Je cherche des occupants qui campent depuis le début.

Sa main fouille dans son sac pour en extirper son grand carnet.

—   Je ne suis ici que pour la journée et la soirée pour offrir mon aide.

Elle semble déçue et abandonne l’idée de tirer son carnet du sac. Mon opinion ne compte plus, je ne suis pas ce qu’elle cherche. Je n’existe plus pour elle. Sur le square, la journaliste repart dans la quête de son graal, à la recherche de quelqu’un qui dira ce qu’elle veut entendre, ce qu’elle veut faire entendre, dans une sorte de raisonnement circulaire. La réalité importe peu aux gens de l’information.

Un autre itinérant à la barbe grise moussante travaille activement à son installation artistique complexe au pied de la statue de la reine. Il cherche un pinceau. Je contemple son travail et je lui suggère de demander à Justin au kiosque d’information. Je croise un homme grisonnant qui fume cigarette sur cigarette par le nez depuis mon arrivée sur les lieux.

—   Pourquoi fumez-vous par le nez plutôt que par la bouche ?

—   Ça me décongestionne et l’effet du tabac est augmenté.

—   Puis-je vous demander de me donner une cigarette ? C’est pour l’homme au kiosque du café.

—   Je ne peux pas, j’ai besoin de fumer toutes mes cigarettes pour décongestionner mon nez.

À ses pieds, un énorme chien noir est en position assise, la langue pendante et ruisselante de bave. Le chien ne fait rien. Des passantes lui caressent la tête, provoquant l’agitation de la queue du chien et lui faisant ravaler sa langue.

—   Ça fait dix ans que personne ne m’a caressé la tête comme ça, murmure-t-il.

Il est jaloux de ce gros chien noir. Il allume une autre cigarette et l’enfonce dans son nez. Plus loin, une autochtone courte et joufflue titube et me regarde en riant, les yeux petits, soliloque. Elle semble intoxiquée. Je lui fais un bonjour de la main et lui retourne un sourire. Elle répond en riant à nouveau d’un grand rire édenté et brunâtre. J’entends un homme portant un pantalon Adidas bleu rayé d’épaisses barres blanches latérales parler puissamment et en accéléré, un discours sous pression comme s’il s’échappait de la soupape de vapeur d’un presto. Son discours est grandiloquent, il veut convaincre les autres de sa supériorité et que le monde entier se trompe. Je le suspecte d’être dans un état maniaque ou intoxiqué aux stimulants. Je le laisse entretenir un curieux incapable d’insérer un mot devant le monologue de l’homme-Adidas et je retourne vers la statue royale profanée.

Une femme d’environ vingt-deux ans habillée de manière classique est assise au même endroit, immobile sur un banc depuis une heure, elle tient entre ses jambes une caméra montée sur un trépied. Je m’assois à coté d’elle et m’informe de ce qu’elle réalise, de toute évidence un projet photographique. Elle prend la même photo toutes les cinq minutes pour faire ensuite un film dans son cours de cinéma. Cela porte un nom technique que j’oublie aussitôt. Elle ne semble pas désireuse de poursuivre la conversation au-delà de ce paragraphe verbal, intimidée peut-être par mes questions intrusives qui ébranlent son immobilité. Je retourne vers la bibliothèque. Je m’inquiète quelque peu de ceux qui sont intoxiqués à l’alcool et à la marijuana. L’odeur de la marijuana se répand en même temps que l’obscurité, des gens circulent avec de longues cannettes d’alcool bleues ou vertes qui égouttent leur bière au sol. Sur un autre banc, trois hommes s’échangent un joint. Ils tabassent les cartels capitalistes. Un néo-hippie qui était sobre en après-midi sautille désormais en s’agrippant à d’autres néo-hippies, un sourire de béatitude au visage comme un politicien en campagne électorale. Il est ataxique et dysarthrique. Je pourrais avoir à intervenir comme secouriste en cas d’accident, j’augmente ma vigilance. Je dépiste les risques accidentels. Il y a danger flagrant d’incendie. Les centaines de tentes, de bâches et de structures de bois sont contiguës, la majorité des occupants du site fument la cigarette, plusieurs sont intoxiqués le soir venu et perdent tout jugement, certains vont titubant et quelques femmes allument des chandelles ou brûlent de l’encens en faisant d’étranges prières ou rituels. L’électricité du site ne me semble pas conforme aux normes élémentaires de sécurité, bien que je sois médiocre électricien. J’observe plusieurs fils électriques posés sur les bâches, les extrémités enroulées de ruban adhésif et exposées aux intempéries. Des câbles, prises et rallonges électriques ne sont pas conçus pour l’extérieur. Le potentiel de feu est obvieux — oui, obvieux.

Une femme dont le visage est finement ciselé me suit constamment du regard avec ses yeux bleus béants. Elle porte une longue et délicate chevelure blonde attachée sur le côté droit de sa nuque par deux élastiques noirs. Quand je la regarde, elle me décoche un sourire pénétrant. Elle est intrigante. Elle est seule, immobile sur une chaise défoncée. Elle est vêtue tristement, dépareillée, ses vêtements de coton ouaté et ses bottes sont troués et sans recherche stylistique au contraire des néo-hippies. Sa pauvre tenue contraste étrangement avec sa beauté nacrée. Sa solitude est éclatante. Elle semble constamment abandonnée, comme si on avait décidé de son invisibilité dans ce grand campement de solidarité. Plus tard, je l’aperçois assise en dehors du campement, sur un muret, les pieds jonchant le trottoir et le dos tourné aux tentes. Elle mange seule une barre tendre. Elle me regarde et m’envoie encore ce sourire insupportablement attrayant. Je m’approche et m’assois à côté d’elle. Elle est étrangement inquiétante. Il vente à l’extérieur du parc et de ses murs de bâches. J’ai froid.

—   Est-ce que tu vas bien ? J’ai remarqué que tu étais toujours seule.

—   Ma tente est faite de barres tendres, me dit-elle. Toi, est-ce que tu vas bien ?

C’est la deuxième personne de la journée qui s’intéresse à moi, après l’itinérant anglophone. Elle s’appelle Jeanne. Elle a vingt-neuf ans. Elle n’a aucun toxidrome oculaire, sa vigilance et sa démarche sont normales. Je suspecte un trouble psychotique. Je constate que cette femme souffre intérieurement. Par réflexe ou par habitude, je sombre dans mon état de médecin. Mes mains tombent dans son âme comme de grosses mains qui palpent un abdomen et s’insèrent dans la vie privée de cette inconnue. Comme les autres, elle ne saura rien de moi, mais cette fois-ci par ma volonté de détourner constamment la conversation sur elle. Je me sens impuissant sur ce trottoir, j’ai envie de l’aider, de m’assurer qu’elle soit en sécurité, j’aurais envie de la tirer de là, de la tirer du sort ingrat qui l’a choisie. Peut-être que sa beauté rend la chose encore plus injuste à mes yeux. Je la sens vulnérable, fragile, abusée. Je cherche à savoir si elle a de la famille ou des amis à Montréal. Elle vient de St-Jean. Elle n’a que deux sœurs et un frère. Et un chat. Elle me répond en métaphores. Sa tente est faite de barres tendres. Une association par assonances, dirait un psychiatre, mais dans cette phrase, il y a tout un monde de poésie qu’elle veut exprimer. Cette phrase qui ferait sourire ou fuir le passant est une métaphore pleine de sens pour cette femme. Une barre tendre. Comment une barre peut-elle être tendre ? Comment une tente peut être faite de barres et être tendre ? Ce n’est pas fou.

—   Toi, est-ce que tu aimes les barres tendres ? me demande-t-elle, toujours avec ce sourire.

Il fait froid. Quel message veut-elle me donner. J’y ressens l’expression d’un doux emprisonnement. Le mariage de la dureté et de la tendresse. L’amour a dû passer par là il y a longtemps. Et la peur. Je cherche à lui répondre quand sur ces entrefaites, un homme traverse la rue et vient nous demander si nous avons atteint notre objectif avec notre mouvement. Il demande où il peut faire un don. Je laisse Jeanne lui répondre et le plonger dans l’incompréhension. L’homme aux traits méditerranéens est un cliché. Ses cheveux noirs mi-longs sont lissés à son occiput avec un gel luisant. Il porte une chemise blanche bariolée de traits bleus et un pantalon noir moulant qui exacerbe la boursouflure de son postérieur. Dans ses pieds traînent de longs souliers pointus de cuir noir. Son poignet gauche soutient une énorme montre TW en or. Je guette sa montre, craignant qu’elle ne l’entraîne par son poids apparent vers les profondeurs de la terre quand ses muscles ne pourront plus tenir. Je me demande si son bras gauche est plus développé que le droit à force de supporter une telle masse. Je relance la question à cet homme.

—   Quel objectif ?

—   Celui de démolir pour reconstruire, comme moi, dit-il.

Il est entrepreneur en construction. Sa compagnie est responsable de la démolition d’édifices autour du square. Plus tôt dans la journée, j’avais pris en photo et filmé ces édifices en démolition. Un travailleur au casque orange cassait les vitres avec une grande perche en bois. J’aimais voir les fenêtres se fracturer, entendre le bruit de la vitre qui se fracassait au contact de la perche, voir les fragments revoler en percutant les briques au sol et émettre un bruit plus aigu que le premier, éclats qui se projetaient autour des briques dans une pluie de bruits encore plus fins. Le coup, le contrecoup et les éclats. Cela me rappelait mon cours de traitement des polytraumatisés lorsqu’il était question des blessés par explosion. Coup, contrecoup, éclats.

—   Qu’est-ce que tu vas construire là après avoir déconstruit ces anciens édifices ?

—   Des condos à quatre cent mille dollars, me répond-il en souriant railleusement, dans une sorte de croyance en sa supériorité par sa supériorité économique ou simplement par son assurance.

Je comprends qu’il veut nous humilier, Jeanne et moi, et se placer en état de domination sur nous en surexposant sa richesse et sa réussite et en exposant notre précarité apparente.

—   Tu peux faire don de ta montre au kiosque de redistribution des vêtements.

—   Tu as l’œil pour ces choses-là… me répond-il, désamorcé.

—   Ta montre était déjà visible quand tu étais de l’autre côté de la rue, réplique Jeanne.

Il quitte sans faire de don, dédaigneusement. J’ai froid. J’invite Jeanne à retourner se réchauffer au campement. Elle me suit, elle entre sans parler dans une tente toute proche. Je n’ose pas la suivre. Je ne la reverrai plus.

Au kiosque de redistribution de vêtements, quelqu’un apporte un sac de plastique contenant une cannette de crème à raser et un rasoir dont la lame n’est pas scellée dans un emballage. C’est sa contribution au mouvement.

—   Tenez, je suis avec vous, je supporte les quatre-vingt-dix-neuf pourcent.

—   Est-ce que le rasoir a déjà été utilisé ? lui demande Aziz.

L’homme répond par la négative et quitte les lieux. Aziz range les items avec les autres. Un occupant derrière le kiosque examine un monticule de vêtements. Un sous-vêtement gris de type boxer porte encore l’étiquette du magasin. Les objets et vêtements provenant des dons s’accumulent sans cesse, trop nombreux. Il manque d’espace sur les étagères. Deux néo-hippies s’y servent comme dans une friperie. Aziz enfile une veste.

— Est-ce qu’elle me va bien ?

Un monsieur dans la soixantaine cherche le balai pour repousser les feuilles mortes. Le balai est habituellement rangé au kiosque d’information.

—   Où est le balai ? demande-t-il à Justin.

—   Je ne sais pas.

L’homme invective sèchement Justin.

—   La prochaine fois, tu ouvres l’œil et tu dis à ceux qui l’empruntent de le rapporter, OK ?

Justin, sans considérer l’homme, fait mollement un demi-acquiescement de la tête et continue à classer les journaux et les photocopies de propagande. La nuit tombée, trois hommes poilus de barbes qui semblent s’écouler de leur menton sont assis à ce kiosque et à celui de la bibliothèque. Ils chantent un rap en anglais dans un micro attaché à de petits haut-parleurs. L’un d’eux me tend subitement le micro et m’invite à chanter. Je décline l’offre et continue mon chemin.

J’assiste à une assemblée de comité au pied de la statue. Une quinzaine de jeunes gens sont accroupis au sol en formant un cercle. Quelques uns demandent la parole de manière aléatoire et compétitive. D’autres se greffent ou quittent le cercle comme un moulin. Les mêmes parlent le plus souvent, la majorité garde le silence. Un débat a cours pour décider s’il faut adopter à nouveau des propositions adoptées quelques jours auparavant dans une assemblée générale. Certains secouent leurs mains pour lancer un message codé d’accord ou de désaccord. Quelques uns qui n’étaient pas à l’assemblée générale remettent en question les décisions qui y ont été prises. Un homme propose des mesures pour « séduire l’opinion publique » grâce aux médias. Il est question de faire de la publicité. On cherche à trouver ce qu’il faut dire ou faire pour répondre à ceux qui s’indignent de leur occupation. Ils luttent pour l’occupation du parc. L’impalpable fin est devenue évanescente et le moyen s’est métamorphosé en fin.

Juste avant l’assemblée générale, une journaliste du bulletin de nouvelles le plus populaire se précipite vers moi, le micro tendu, avec derrière elle son cameraman qui brandit sa grosse caméra cracheuse d’une lumière à brûler les maculas, comme celle qui éclairerait un acteur sur une scène. Elle cherche à faire parler des structures de bois en construction, sujet du jour à tous les bulletins télévisés et des tribunes téléphoniques. Le bois est plus solide que la toile et la solidité fait peur. La peur se vend mieux aux nouvelles. Les campeurs et les journalistes l’ont compris. Je refuse d’un signe de tête de lui accorder une entrevue. Elle cherche encore comme un chevreuil cherche une issue à la voiture qui va le frapper, quand soudain une jeune fille arrive de je ne sais où en hurlant des slogans d’opposition, le manteau broché de macarons revendicateurs. Elle fonce comme un bison vers le micro. Elle veut sur elle cette lumière puissante qui l’illumine comme une aura dans l’obscurité qui écrase tous les autres.

—   Moi ! dit-elle à la journaliste.

Le cameraman lui donne ce plaisir qui fait aussi le sien.

—   Personne ne va nous déloger d’ici, nous sommes ici pour rester, nous sommes les quatre-vingt-dix-neuf pourcent !

Et la foule répète « nous sommes les quatre-vingt-dix-neuf pourcent ! » avant de hurler de victoire comme une meute de loup après le cri du dominant.

L’assemblée générale débute. Le dirigeant qui se qualifie de « facilitateur » explique les codes que la foule doit mimer avec les bras et les mains pour donner une opinion. C’est la démocratie directe, celle de la ciguë. Ma voisine, une étudiante en communication et rhétorique venue de Winnipeg, me demande tout bas ce que signifie un triangle formé avec les deux mains jointes au-dessus de la tête. Je ne m’en souviens plus, je suis égaré dans la complexité des codes que j’essaie encore de comprendre. Les codes rappellent le système de règles complexes d’un parlement ou de l’assemblée générale d’une société par action. La société n’accouche pas d’espèces différentes. Le facilitateur, flanqué de la jeune fille aux macarons, débute l’assemblée par une prière de remerciement à la terre et un moment de silence. L’assemblée fait place aux rhéteurs qui scandent des slogans et qui s’indignent contre le maire et la ville. La foule répète chaque phrase machinalement, tout est répété en chœur comme à la messe après la parole divine et incontestable du curé. Ils sont là pour rester. Personne ne les délogera. Ils sont les « quatre-vingt-dix-neuf pourcent ». Le ton des discours est belliqueux comme celui d’un président américain sur le point d’envoyer son armée occuper l’Irak ou l’Afghanistan. Les tribuns, au-dessus de la foule, sous Victoria éberluée et le Vieux de ’37 qui en perd son français, crient, se nourrissent des applaudissements et des hurlements de la foule traduits et répétés en anglais ou en espagnol. L’exutoire est collectif. J’assiste à un lynchage populaire, à une pendaison sur le bras de la reine. Le lynchage de la rigueur critique par la foule démocratique. L’émotion est devenue un objet qu’on peut toucher de nos mains, qu’on peut manipuler et passer de personne en personne comme ces hommes qui prennent des bains de foule dans les spectacles de musique. Les jeunes politiciens sur le piédestal de la justice créent des émotions qui secouent les mains de la foule comme les vagues humaines dans les stades de hockey. La foule répète à l’unisson et crie victoire.

La journaliste et son cameraman filment un discours puis éteignent la caméra. L’assemblée se calme progressivement et laisse place à quelques discussions. Le ton baisse. Certains s’assoient, le groupe s’érode. Je perds le fil. La discussion d’idées cause l’attrition comme de vieilles dents qui se râpent les unes aux autres pendant des années. La journaliste consulte son Blackberry et fume une cigarette, son dos tourné à l’assemblée. Je vais vers elle, elle parle à son téléphone.

—   On l’a eu.

Elle ferme son téléphone et inhale sa cigarette.

—   Comment va votre travail sur le site ?

—   Très bien, j’ai réussi à filmer celui qui est allé s’opposer au maire pour les structures de bois, me répond-elle en exhalant sa fumée.

Il se fait tard et j’ai froid. Je décide de quitter les lieux et de rentrer chez moi. J’enlève ma croix verte. Je croise sur un autre segment du parc un homme et une femme étampés eux aussi d’une croix fixée sur leur manteau avec du ruban adhésif. Ils fouillent dans un sac orange rectangulaire comme ceux qu’ont les ambulanciers. La femme est l’infirmière dont j’avais rencontré le conjoint sérieux plus tôt. L’homme est un ambulancier unilingue anglophone appelé Erik qui arrive de Toronto.

—   Est-ce que je peux inspecter votre matériel ?

L’infirmière accepte, surprise par ma demande mais fière.

—   On a des tubes endotrachéaux pour intuber, dit-elle en me montrant des canules oropharyngées.

Ils n’ont pas de sac pour ventiler ni d’oxygène.

—   Êtes-vous intervenus jusqu’à présent ?

—   Non, me disent-ils.

—   Mais à Toronto une femme s’est lacéré la peau avec une lame et elle saignait sans arrêt. Je suis intervenu et je lui ai fait des pansements, ajoute l’ambulancier.

—   L’as-tu conduite à l’hôpital pour des sutures et pour évaluer son risque suicidaire ?

—   Non, répond-il, parce que c’est son habitude. C’était dans sa cuisse, c’est une habituée des hôpitaux, elle a son billet de saison, elle fait du in and out et de toute façon elle refusait d’y aller.

—   Elle doit avoir beaucoup de souffrance en elle qu’elle n’arrive pas à exprimer avec des mots pour faire de tels actes.

Il me regarde, méfiant.

—   Quelle est ta position ?

—   Je me suis occupé de la bibliothèque populaire aujourd’hui, je suis arrivé ce matin, je rentre maintenant chez moi.

—   Non, ton travail.

Mon travail n’a plus d’importance puisque je m’en vais. J’ai un sentiment de contre-transfert puissant face à cet ambulancier. Comme par instinct protecteur, je n’ai pas l’intention de lui révéler mon emploi.

—   Je pense que tu connais aussi ce dont je parle, lui dis-je.

Il acquiesce devant l’infirmière égarée par nos discours et m’expose ses deux avant-bras comme des blessures de guerre : ils sont couverts d’une trentaine de cicatrices transversales anciennes.

—   C’est du passé, avant je m’ouvrais les bras au lieu de parler. Maintenant j’ai un travail. Je ne fais plus ça.

Je palpe ses cicatrices.

—   C’est quoi, ton travail ?

Je lui répète que j’étais bibliothécaire sur le site. Je leur souhaite bonne chance.

Je retourne à pied chez moi, dans mon condo à cinq cent mille dollars hypothéqué à la Banque impériale de commerce à 3,74% d’intérêts, dans mon quartier populaire de bourgeois éduqués assez riches et en sécurité pour avoir le choix de pratiquer la simplicité volontaire — Liberté —, d’acheter bio-équitable, de circuler en Bixi et de se déguiser en pauvres stylés — Égalité —, rassasié d’avoir participé à l’histoire (l’histoire, c’est ce qui est dans les journaux), la conscience délestée d’avoir fait ma part pour la justice sociale comme on donne cinq dollars au mendiant de l’avenue Mont-Royal — Fraternité — en poursuivant son chemin jusqu’au restaurant de cuisine végétarienne moléculaire.

Nous sommes les quatre-vingt-dix-neuf pourcent.

Vincent Demers, novembre 2011.

 

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